EST-CE LE RÉSULTAT DU HASARD DE L’ÉVOLUTION OU LA CONCEPTION D’UN CRÉATEUR INTELLIGENT ?

EST-CE LE RÉSULTAT DU HASARD DE L’ÉVOLUTION OU LA CONCEPTION D’UN CRÉATEUR INTELLIGENT ?
«Tu es digne, YHWH, oui notre Dieu, de recevoir la gloire et l’honneur et la puissance, parce que Tu as créé toutes choses, et cause de ta volonté elles ont existé et ont été créées.» – Révélation 4:11

16 juin 2009

Yukio Mishima – Un génie de la littérature se fait hara-kiri


MORT ET VIE DE MISHIMA

Henri Scott-Stokes, journaliste anglais, fut longtemps correspondant au Japon. Il a très bien connu Mishima et, à ce titre, son témoignage est irremplaçable.


Titre original: The Life and Death of Yukio Mishima

Éditions André Balland 1985

Traduit de l’anglais par Léo Dilé


ISBN 2-7158-0520-9

347 pages / 15,5 x 23,5 cm (6" x 9.25")


Mon appréciation: 3 / Ce livre m’a plu malgré la violence de sa mort décrite avec un réalisme “télé-réalité”, l’auteur étant présent.


Yukio Mishima (三島 由紀夫, Mishima Yukio) de son vrai nom Kimitake Hiraoka (平岡 公威, Hiraoka Kimitake) est un écrivain japonais, né le 14 janvier 1925 et décédé le 25 novembre 1970.


Le 25 novembre 1970, Yukio Mishima, le plus célèbre écrivain japonais de sa génération, se suicide de façon spectaculaire à l’âge de quarante-cinq ans: il se fait hara-kiri avant d’être décapité par le chef de sa milice personnelle.


C’est à une véritable enquête que procès de Scott-Stokes: il reconstitue la jeunesse de l’homme et la genèse de l’œuvre, retrace le contexte où ont grandi les jeunes Japonais qui avaient vingt ans au moment d’Hiroshima, suit pas à pas le parcours de ce personnage singulier et provoquant.


Le livre épouse la courbe de sa vie, ses voyages – en Grèce, en Europe, aux États-Unis – et l’activité débordante d’un artiste toujours en mouvement, qui a investi tous les domaines, écrivant pour le théâtre, réalisant et interprétant des films, avant de se lancer dans une action politique difficile à saisir pour un esprit occidental mais que Scott-Stokes explique lumineusement.


Depuis sa mort, la légende de Mishima se répand à grande vitesse; ce livre ne l’élude pas, l’affronte, et réussit à mettre au jour toute la vérité d’un grand créateur souverain et blessé.


Le dernier jour – 25 novembre 1970


Au matin du 25 novembre, Yukio Mishima se leva de bonne heure. Il se rasa lentement, avec soin. Ce devait être son visage mortuaire. Il devait être sans défaut.


Il prit une douche et mit un fundoshi (pagne) propre en coton blanc. Puis il revêtit son uniforme de la Tatenokai. Sa femme Yoko était sortie avec les enfants pour les conduire l’école. Il avait la maison – une vaste demeure de style occidental, dans la banlieue sud-ouest de Tokyo – à lui tout seul.


Il vérifia les objets qu’il emportait avec lui ce jour-là. Il avait une mallette brune contenant des poignards et des papiers, entre autres choses; il avait également un long sabre de samouraï et son fourreau.


Sur une table du vestibule, il disposa une grosse enveloppe. Elle renfermait le dernier tome de son long roman, La Mer de la Fertilité, sur lequel il avait passé six années. L’enveloppe était adressée à son éditeur, Shinchosha, qui devait envoyer quelqu’un la prendre dans la matinée.


À dix heures, Mishima passa deux brefs coups de téléphone. Il parla à des amis reporters dont il souhaitait la présence pour assister aux événements de la journée. Mais il ne leur expliqua pas ce qui devait se produire au juste.


Peu après dix heures, il vit un élève de la Tatenokai monter l’allée qui traversait le jardin depuis le portail du devant. C’était Chibi-Koga, un petit adolescent au nez pointu. Mishima sortit de la maison pour l’accueillir. Il remit trois enveloppes à l’élève. Elles étaient adressées à Chibi-Koga, à Furu-Koga, un second élève de leur petit groupe, et à Ogawa, le grand garçon pâle, porte-drapeau de la Tatenokai.


– Portez-les dans la voiture, ordonna Mishima à Chibi-Koga. J’arrive. Lisez les lettres maintenant! L’élève redescendit l’allée.


Mishima rassembla ses affaires: la mallette et le sabre. Il attacha le sabre à son ceinturon du côté gauche. Puis il quitta la maison. Un homme âgé, aux cheveux argentés – Azusa Hiraoka, père de Mishima –, jeta un coup d’œil hors de sa propre maison, voisine de celle de son fils. “Ah! le voilà donc à nouveau en route vers une parade de la Tatenokai” se dit le père, désapprobateur.


Mishima descendit les marches vers la paisible rue de banlieue. Les membres de la Tatenokai étaient venus dans une Toyota-Corona blanche [...] Mishima se mit sur le siège avant, à côté du chauffeur, Chibi-Koga. Il se tourna vers les autres: Furu-Koga et Ogawa. Avec eux se trouvait un troisième élève, un jeune homme trapu, impassible, aux lourdes mâchoires – Masakatsu Morita, le chef de la Tatenokai sous les ordres de Mishima, et son ami intime.


– Avez-vous lu lettres? demanda Mishima. Vous comprenez? Vous, vous ne devez pas vous tuer. C’est clair? Occupez-vous seulement du général. Veillez ce qu’il ne se suicide pas. Voilà tout.


Mishima et Morita devaient se faire hara-kiri. Les trois plus jeunes membres du groupe devaient rester en vie. À leur procès, conformément aux lettres de Mishima, ils devaient exposer les principes de la Tatenokai; ils devaient suivre le mot d’ordre Hokoku Nippon (“la reconstruction impériale du Japon”), mot d’ordre impérialiste du temps de guerre.


Mishima avait mis dans chacune des enveloppes une somme d’environ cent vingt dollars, trois billets de dix mille yens pour chacun des élèves, afin de couvrir les dépenses initiales.


– ... Très bien, partons, dit Mishima. En route!



Le combat dans le bureau du général Mashita


La voiture transportant Mishima et ses quatre disciples parvient à la base Ichigaya des Jieitai, au cœur de Tokyo, un peu avant onze heures du matin. Les gardes, à la grille, voyant Mishima à l’avant, font signe à Chibi-Koga qu’il peut passer. Ils téléphonent au Q.G. de l’armée de l’Est à Ichigaya pour avertir l’état-major que Mishima et son groupe sont arrivés.


Chibi-Koga conduit la voiture en haut de la route escarpée qui mène de la grille d’entrée au sommet de la petite colline où se dresse le Q.G. Il se gare au bord d’un vaste champ de manœuvre, devant le Q.G. de l’armée de l’Est.


Les hommes descendent de voiture. Mishima, sa mallette à la main, les précède vers le bâtiment. Son sabre se balance à son côté.


Le bâtiment du Q.G. de l’armée, de couleur gris-jaune, a trois étages. Au centre de cet édifice cubique: l’entrée principale, dotée d’un vaste portique massif. Au sommet du portique, un spacieux balcon fait face au terrain d’exercice que traversent Mishima et ses hommes.


Un aide de camp du général Kanetoshi Mashita, commandant l’armée de l’Est, sort de l’entrée principale. Ce commandant porte l’uniforme gris-bleu des Jieitai. “Entrez donc, dit-il à Mishima. Le général Mashita vous attend.”


Cet officier, le commandant Sawamoto, les précède. Le groupe de la Tatenokai le suit à l’intérieur du hall d’entrée sombre. Par un escalier circulaire, ils montent au premier étage.


– Veuillez m’attendre un petit instant, dit le commandant à Mishima en disparaissant dans la pièce 201, bureau du général, juste en haut des marches.


Le groupe de la Tatenokai se tient au-dehors. À droite et à gauche, il y a de longs corridors sombres, hauts de plafond. Des officiers supérieurs de l’armée de l’Est, le commandement responsable de Tokyo et de la plaine de Kanto environnante, travaillent à cet étage.


De part et d’autre de la porte de la pièce 201 se trouvent des fenêtres de verre dépoli. Une simple vitre sépare le couloir du bureau du général de l’autre côté. Le commandant Sawamoto reparaît à la porte.


– Entrez donc, dit-il. Le général est prêt à vous recevoir. Mishima franchit le seuil, suivi de ses hommes. Le commandant désigne quatre chaises, alignées près de la porte.


– Asseyez-vous ici, dit-il aux élèves. Sur quoi, le commandant Sawamoto quitte la pièce en fermant derrière lui la porte.


Mishima s’avance pour saluer le général Mashita, officier fort digne, aux cheveux gris. Âgé de cinquante-sept ans, il a fait la guerre du Pacifique [...].


– Quel plaisir de vous revoir! dit-il à Mishima. [...] Veuillez vous asseoir par ici [...] en désignant une table basse entourée de fauteuils. Mishima prend un siège à côté du général.


– Asseyez-vous, je vous en prie, dit Mashita aux élèves.


Sur l’invitation de Mishima, ils ont apporté leurs sièges au milieu de la pièce; ils s’asseyent en rang, dans leurs uniformes brun-jaune.


– J’ai amené ces membres de la Tatenokai pour qu’ils vous rencontrent, mon général, déclare Mishima, qui les présente l’un après l’autre.


Mashita les salue de la tête.


– Nous venons de terminer un exercice au Fuji-Yama. Au cours de l’exercice, quelques-uns de nos hommes ont été blessés. Ces quatre, qui m’accompagnent aujourd’hui, se sont distingués en transportant les blessés au bas de la montagne. [...] Je voulais qu’ils eussent l’honneur de vous rencontrer, poursuit Mishima. C’est pourquoi j’ai sollicité l’entrevue d’aujourd’hui. Plus tard dans la journée, nous tiendrons une réunion régulière de la Tatenokai, où ces quatre élèves seront félicités. [...] Si nous sommes en uniforme aujourd’hui, c’est que nous avons notre réunion mensuelle.


– Je comprends ajouta Mashita.


Mishima a enlevé son sabre avant de s’asseoir. L’arme est appuyée contre un des sièges, où Mashita peut la voir. À la poignée pend un gland orange.


– Dites-moi, demande Mashita après avoir considéré l’arme, quel est ce sabre que vous avez avec vous? En entrant, personne ne vous a posé de question à son sujet? Je ne suis plus très au fait du règlement concernant les sabres, étant donné que nous-mêmes n’en portons plus.


– Il est séant de porter ce sabre, répond Mishima. Il s’agit d’un sabre militaire. Un sabre ancien. J’ai sur moi un certificat d’expert. Mishima produit une feuille de papier.


– D’après ceci, le sabre est l’œuvre de Seki no Magoroku. C’est une authentique lame du XVIIe siècle; l’école Seki.


Le général jette un coup d’œil au sabre. La poignée s’orne de motifs taillés en diamants, incrustés de nacre. Une pièce de musée...


– Vous plairait-il de le voir? demande Mishima.


– Volontiers, répond le général. Il a des sambon sugi, n’est-ce pas? Il veut parler de l’aspect fuligineux, ondoyant, de la trempe d’un sabre de l’école Seki.


– Permettez-moi de le dégainer, dit Mishima.


Il se lève, ramasse le sabre, et tire la lame du fourreau d’un mouvement étudié. Il tient dressée l’arme étincelante. Lui et Mashita examinent un moment la lame. De la graisse en ternit la surface.


– Koga, ordonne Mishima à Chibi-Koga, un mouchoir!


Pour Chibi-Koga, ces paroles constituent un mot de passe. L’étudiant se lève de sa chaise et s’approche des deux hommes, à côté de la table. Il tient à la main une tennugui, serviette mince et solide.


C’est le “mouchoir”. Chibi-Koga doit s’en servir pour bâillonner le général Mashita. Ses instructions consistent à passer la tennugui au-dessus de la face du général, par-derrière. Mais à cet instant, le général s’éloigne. Il va à son bureau chercher un chiffon quelconque afin d’essuyer le sabre.


L’élève ne sait trop que faire. Il ne peut attendre à l’endroit où il se trouve; cela ne fait point partie du plan. Et il est incapable d’improviser. Chibi-Koga tend la serviette à Mishima, et regagne son siège. Mishima essuie méthodiquement la lame. Il la tient droite, en admirant le fil tranchant comme un rasoir. Elle est dans un état impeccable.


Le général, retourné à la table, se tient auprès de Mishima qui lui tend l’arme. Il la tient dressée afin d’y faire jouer la lumière.


– Oui, je les vois, dit-il à Mishima en jetant un coup d’œil aux ombres fuligineuses, semi-circulaires, qui courent au long de la lame. Ce sabre est magnifique. Je n’ai jamais rien vu de pareil dans une collection particulière. Il rend le sabre à Mishima, et s’assied. Il est onze heures cinq du matin.


Mishima jette un coup d’œil aux élèves assis en rang, tout près. Chibi-Koga s’avance pour la seconde fois. Du regard, Mishima lui adresse un ordre silencieux. L’adolescent fait un pas en avant, qui le mène derrière Mashita; soudain, il entoure gauchement de ses mains le cou du général, et serre.


L’acte de Chibi-Koga met les autres en mouvement. Furu-Koga et le grand et maigre Ogawa se portent à son aide. De leurs poches, ils tirent deux longueurs de corde avec laquelle ils ligotent les bras et les jambes de Mashita, et l’attachent à son siège.


Mishima gagne le centre de la pièce en brandissant le sabre. La tâche de Morita consiste à bloquer les portes. Au moyen de fil de fer et de pinces, il travaille en silence à assujettir les poignées des portes. N’ayant aucune prise solide où fixer le fil de fer, il ne fait pas du bon travail. Aidé par les autres élèves, il déplace le lourd bureau de Mashita pour bloquer l’une des portes; ils barricadent la deuxième porte avec la table et les chaises, à quoi ils ajoutent un palmier en pot.


Mashita, bâillonné, ligoté, observe tout cela. D’abord, il a cru qu’il s’agissait d’un exercice de commando de Mishima. Toutefois, quand il le regarde dans les yeux, il se rend compte qu’il ne s’agit pas d’un simulacre. Mishima se tient au milieu de la pièce, les yeux étincelants, le sabre haut.


Il ne sait pas qu’un judas permet de regarder dans la pièce. Ce judas se trouve près de la porte d’entrée, dans la vitre opaque, du côté gauche. Il consiste en un morceau de ruban transparent, collé sur le verre, du côté du couloir; cela permet d’entrevoir ce qui se passe dans le bureau de Mashita.


Peu après que le groupe de Mishima a frappé, son action est découverte. Le commandant Sawamoto, en sortant d’un bureau adjacent, a regardé par le judas pour voir si les hommes sont assis, prêts à prendre de l’ocha (thé vert). D’abord, il croit qu’un élève de la Tatenokai administre au général Mashita un massage de l’épaule. Mais il regarde à nouveau, se rend compte qu’il se passe quelque chose – en voyant la corde et le bâillon –, et court chercher son supérieur immédiat, le colonel Hara.


Les deux hommes, ayant essayé d’entrer dans le bureau par la porte principale et l’ayant trouvée bloquée, ont informé le général Yamazaki, le chef d’état-major, en conférence avec une douzaine d’officiers dans la pièce voisine de celle de Mashita. À tour de rôle, les officiers ont regardé par le trou, et vu Mashita. Puis ils se sont assemblés de nouveau dans le bureau de Yamazaki.


De là, tout en décidant de la conduite à tenir, ils peuvent entendre que l’on déplace des meubles dans la pièce contiguë.


– Quel jeu jouent-ils? demande un officier.


– Allons voir, dit le général.


À ce moment, les membres de la Tatenokai se sont barricadés de leur mieux. Mishima se trouve sur le point de passer à la phase suivante de son plan: forcer le général à donner l’ordre à ses hommes de convoquer la garnison du quartier général de l’armée de l’Est, soit un millier d’hommes. Il veut que les soldats se réunissent sur le terrain d’exercice, devant les bâtiments du Q.G.; du balcon, il leur adressera un discours patriotique.


Déjà, son plan commence à mal tourner. À onze heures vingt, un groupe d’hommes cogne à la porte qui sépare du bureau de Mashita celui du chef d’état-major.


– Ouvrez! crient-ils. Ouvrez!


Mishima fait signe aux élèves de se tenir derrière lui, et s’avance vers la porte, le sabre brandi. Chibi-Koga se tient à côté de Mashita, avec un poignard tiré de la mallette. Il a ordre de rester auprès du général retenu en otage. Les officiers tambourinent des poings contre la porte.


– Ouvrez! Qu’est-ce qui se passe? Ouvrez!


L’un d’eux tourne la poignée et pousse. La frêle barrière s’effondre, et cinq militaires, trois colonels et deux sergents-chefs, se précipitent dans la pièce avec à leur tête le colonel Hara. Mishima leur barre le passage.


– Dehors! leur crie-t-il.


Ces hommes se trouvent tout près de Mishima. Ils hésitent, face à lui. Aucun n’est armé. Le colonel Hara n’a qu’un vieux sabre de bois qu’il a attrapé avant d’entrer.


– Dehors! crie à nouveau Mishima.


Les hommes en face de lui ne bougent pas.


Mishima lance vers eux un coup de sabre qui siffle au-dessus de leurs têtes. Certains s’écartent; d’autres reculent. Les sergents se faufilent vers lui, un colonel à leur tête.


– Dehors! Dehors! Dehors!


Soudain, Mishima passe à l’attaque, visant obliquement les hommes. Un colonel prend la fuite. Mishima le frappe dans le dos. L’homme lève un bras pour se protéger; Mishima le frappe de nouveau. Un sergent s’approche de Mishima qui le frappe au poignet, lui tranchant presque la main.


– Dehors! crie Mishima.


Il fixe les hommes d’un regard furibond. Il frappe un second colonel, trois coups de suite aux bras et au dos tandis que le colonel Hara cherche à parer les coups avec son sabre de bois. Les deux membres indemnes du groupe aident les autres à quitter la pièce. Derrière eux, la porte claque. Les blessés saignent abondamment.


On appelle des infirmiers; il s’ensuit une deuxième conférence. Les officiers, tout excités, sont incapables de penser clairement; cette soudaine alerte les dépasse. Leur souci majeur est la sécurité du général Mashita, mais ils s’inquiètent également au sujet de leurs carrières. Un scandale énorme s’annonce. Qui donc en prendra la responsabilité? Que veut Mishima? Faute d’apprécier l’importance de cette dernière question, le général Yamazaki adopte une conduite peu sage: il prend la décision de mener un deuxième groupe dans le bureau de Mashita sans avoir de plan d’action, sans armes, pas même des gourdins. Il choisit pour l’accompagner six hommes et officiers.


Les hommes forcent la porte qui sépare du bureau de Mashita celui du sous-chef d’état-major. Yamazaki pénètre le premier dans la pièce. Mishima est aussitôt devant lui, brandissant son sabre ensanglanté. Le général hésite. Derrière Mishima se trouve le supérieur hiérarchique de Yamazaki, ligoté sur un siège; Chibi-Koga dirige un couteau contre son flanc droit.


À côté de Mishima se tiennent trois disciples. Le pâle Ogawa a empoigné une matraque noire. Furu-Koga se trouve derrière lui, un lourd cendrier à la main. Près de Mishima se tient Morita; il porte un poignard.


Yamazaki avait beau s’attendre à une situation de ce genre, il n’en croit pas ses yeux. Mishima voit derrière Yamazaki la demi-douzaine d’hommes. Combien d’autres y en aura-t-il? Du sabre, il les maintient groupés dans l’angle de la pièce, sans leur permettre de se déployer de part et d’autre de lui-même. Ses propres hommes ne sont pas solides.


– Eh bien! vocifère Mishima. Maintenant, vous avez vu! Regardez bien! Si vous ne partez pas, je tue le général.


Yamazaki regarde derrière Mishima son supérieur. Il veut des directives.


– Je répète, crie Mishima: sortez, sinon...


– Cessez de faire l’idiot! dit Yamazaki d’une voix forte. Calmez-vous.


– Dehors! crie une fois de plus Mishima, en s’avançant d’un pas vers Yamazaki, le sabre contre le cou du général.


– Cessez cette comédie, fait Yamazaki.


– Si vous ne partez pas, répète Mishima, je tue le général en chef.


Les officiers s’avancent obliquement. Les hommes de tête sont grimpés sur la barricade de meubles, les autres derrière eux. Alors, on entend un fracas de verre brisé. D’autres hommes des Jieitai viennent de fracasser la vitre dépolie entre le bureau de Mashita et le couloir. Ils regardent à l’intérieur.


Soudain, Mishima recule. Il a besoin d’espace pour manier son sabre.


Yamazaki reprend la parole: “Nous ne comprenons pas ce que vous voulez. Dites-le-nous.”


Il parlemente. Mishima flaire une ruse. Il y a sept officiers en tout, dont Yamazaki. Mihisma ne possède que trois hommes; Chibi-Koga doit rester à côté du général. Mishima lance sa lame en direction de Yamazaki, qu’il manque exprès.


Derrière Yamazaki, les officiers avancent. L’un d’eux bondit en direction de Morita. Mishima brandit à nouveau le sabre en arrière au-dessus des épaules. Il recule d’un pas, et vise Yamazaki. Le général plonge; Mishima lui balafre le dos. La blessure est légère, mais Yamazaki chancelle. Un officier le rattrape par-derrière et le soutient un moment.


Un autre officier, aux prises avec Morita, tente de lui arracher des mains le couteau. Trois hommes s’avancent simultanément vers Mishima. Frappant d’arrière en avant, tranchant à droite, à gauche, il atteint de sa lame nue les hommes aux bras, aux épaules, au dos.


Les uniformes des trois colonels sont maculés de sang. Morita a abandonné son couteau à son adversaire.


– Dehors! crie Mishima aux officiers. Dehors!


Il agite le sabre au-dessus de leurs têtes.


– Dehors! ou je tue le général.


Yamazaki et ses hommes n’ont pas le temps de débattre si Mishima bluffe ou non.


– Dehors! crie-t-il encore en frappant un colonel qui s’est trop rapproché, et en l’atteignant au bras.


Les hommes des Jieitai ne peuvent comprendre où Mishima veut en venir. Est-il devenu fou? Mishima ne leur laisse plus de répit. Les aiguillonnant avec son sabre et leur administrant de grands coups dans les fesses, il chasse leur troupe hors du bureau. Les sept hommes redégringolent dans le bureau du sous-chef d’état-major, tandis que derrière eux la porte se referme avec fracas. Ils entendent les disciples de Mishima élever de nouveau les barricades.


Yamazaki, bien que sa blessure ne soit pas grave, est prostré. Son second, le colonel Yoshimatsu, sous-chef d’état-major, prend le commandement. Il fait venir des infirmiers, et confère avec ses officiers.


Alors, le colonel Hara, lequel observe du couloir, prend l’initiative.


– Quelles sont vos exigences? crie-t-il en regardant fixement par la vitre brisée Mishima qui se tient à quelques pas de lui.


Les deux hommes se mettent à vociférer entre eux. Mishima insiste pour que les officiers des Jieitai convoquent un rassemblement devant le Q.G. de l’armée de l’Est, et Hara répond qu’il n’en fera rien. Mishima finit par remettre à Hara une note manuscrite où il formule le détail de ses demandes. Le colonel va s’entretenir avec son supérieur, le colonel Yoshimatsu, dans une salle proche. Les deux hommes téléphonent au quartier général principal des Jieitai, au ministère de la Défense, à quinze cents mètres de là, pour demander des instructions; on leur répond de faire face à la situation comme ils le jugeront bon.


Dans le bureau de Mashita, Mishima précipite le mouvement. Par suite des deux assauts des Jieitai, il est en retard sur son horaire. Il a formé le projet de commencer son discours à onze heure trente, après avoir forcé Mashita et ses hommes à appeler la garnison à se rassembler devant le Q.G. de l’armée de l’Est. Il est déjà onze heure trente. Mishima craint de voir lui échapper la maîtrise de la situation. Il essuie le sabre. Puis il s’avance vers Mashita, l’arme haute. Il brandit le sabre au-dessus du général.


– Ôtez le bâillon, dit-il à l’un des élèves... Et maintenant, écoutez-moi, mon général. J’ai des demandes à formuler. Si vous les acceptez, je me porte garant de votre sécurité. Si vous ne les acceptez pas, je vous tue, après quoi je me fais hara-kiri.


– Qu’est-ce que c’est que cette folie? interroge Mashita.


– Lisez les demandes au général, ordonne Mishima.


L’un des élèves tire de la mallette une feuille de papier. Elle contient une brève liste de conditions moyennant quoi Mishima épargnera la vie de Mashita.


– Lisez!


Tous les soldats de la garnison d’Ichigaya – un millier d’hommes du 32e régiment d’infanterie, une unité de transmissions et le personnel du Q.G. – devront se rassembler à midi devant les bâtiments du Q.G. Du balcon situé devant le bureau du général, Mishima leur adressera un discours qui devra être écouté dans un silence absolu.


Les Jieitai devront faire venir les quarante membres de la Tatenokai qui attendent à la salle Ichigaya, un centre de Jieitai situé juste devant les grilles d’entrée de la base. Ils devront être présents pour écouter le discours de Mishima. Il y aura une période de trêve de quatre-vingt-dix minutes. Pendant ce temps, les Jieitai doivent s’engager à ne pas attaquer Mishima et son groupe.


À l’issue de la trêve, Mishima remettra Mashita à ses propres hommes. Si toutefois la trêve était rompue ou paraissait risquer de l’être, Mishima tuerait le général et se suiciderait. Il exige une action immédiate.


– C’est absurde, dit Mashita. Qu’avez-vous à y gagner? Mishima ne répond pas.


– Je vais communiquer ces demandes à vos officiers. Vous leur ordonnerez de m’obéir, dit-il.


Il ne perd plus de temps avec le général. Il se fait tard. Mishima se dirige vers les vitres brisées qui donnent sur le corridor.


– Qui commande? crie-t-il. Amenez-le.


Un soldat court avertir Yoshimatsu. L’officier paraît quelques instants plus tard.


– Yamazaki étant blessé, j’ai pris le commandement. Qu’y a-t-il?


Les deux hommes se font face à travers la vitre brisée. Yoshimatsu voit le sabre à la main de Mishima.


– J’ai posé mes conditions, réplique ce dernier. Si vous les refusez, je tue le général et je me suicide.


L’officier regarde par la vitre brisée. À l’autre bout de la pièce il y a Mashita, attaché à son siège.


– Le général vous ordonne d’exécuter mes ordres, déclare Mishima.


Mashita acquiesce de la tête [...] .


Il est onze heures trente-cinq. Yoshimatsu regagne son bureau. On décide d’appeler une aide extérieure. L’état-major de l’armée de l’Est téléphone à un poste de police proche des grilles d’entrée de la base d’Ichigaya. Il demande aussi des ambulances. En outre, il fait part de sa décision au quartier général des Jieitai à Roppongi, à trois kilomètres de là. Et il décide qui fera l’annonce à la garnison pour rassembler les soldats; ils se rassembleront après l’arrivée de la police.


Cependant, Mishima, qui se repose tranquillement avec ses hommes, ne se doute pas que l’on appelle la police.


De la mallette, les élèves tirent un lot de hachimaki. Ces serre-tête sont teints de cercles rouges – le Soleil levant – et blasonnés à l’encre de Chine: Shichisho Hokoku (“Sers la Nation durant sept existences”), cri de guerre des samouraïs médiévaux.


– Desserrez vos cols et attachez-vous le hachimaki, dit Mishima aux élèves.


Des soldats postés au-dehors suivent par la vitre brisée les mouvements des hommes. Mishima ne s’en soucie pas. Il sort une cigarette d’un paquet apporté dans sa mallette, et en tire des bouffées allègres.


L’appel par haut-parleur au rassemblement de la garnison aura lieu d’un instant à l’autre. D’ici là, Mishima et son groupe n’ont rien d’autre à faire qu’à attendre. À onze heures trente-huit on entend les sirènes de police. D’abord faibles, venue de la grand-route qui passe au pied de la colline au sommet de laquelle se dresse le Q.G. de l’armée de l’Est. Les sirènes se rapprochent; les voitures doivent gravir la colline, dans l’enceinte de la base. Un cortège de véhicules stoppe devant les bâtiments du Q.G., sur le terrain d’exercice. Des hommes en blanc, casqués, sautent à bas de leurs ambulances, et pénètrent en courant sous le porche. Des policiers en arme les accompagnent.


– Que de monde à la réception! dit Mishima.


Quelques instants plus tard, les haut-parleurs du camp diffusent une annonce. Toutes les troupes doivent se rassembler devant le Q.G. de l’armée de l’Est. De la base entière, les hommes courent au terrain d’exercice. En quelques instants, presque toute la garnison se trouve réunie. À l’intérieur du bâtiment, la police prend le commandement. Des hommes en uniforme bleu foncé paraissent à la vitre brisée afin d’épier Mishima.


– Quelles armes ont-ils? demande la police.


– Un sabre. C’est Mishima qui l’a. Et un poignard... c’est l’élève debout à côté de Mashita qui l’a.


La police accepte calmement la trêve. Elle poste des hommes sur les marches, dans le couloir et aux portes donnant sur le bureau de Mashita. Elle ne songe pas à se servir de ses armes. Mishima est pris au piège.


Des photographes de la police sont postés à la vitre brisée; leurs photos seront utiles au procès. Mishima et Morita sont l’un et l’autre pleinement visibles. On fait des rapports au quartier général des Jieitai à Roppongi et au quartier général de la police métropolitaine à Sakuradamon, près du palais impérial, également à trois kilomètres de là.


À onze heures quarante-cinq, arrivent les premiers hélicoptères. De la direction du palais, ils volent vers le nord. Quelques-uns, des hélicoptères de la police, se posent sur un terrain situé derrière le Q.G. de l’armée de l’Est. D’autres, des hélicoptères de la presse et de la TV, tournoient au-dessus du bâtiment; ils filment la foule des soldats qui se tiennent sur le terrain d’exercice; ils filment le bâtiment du Q.G., le vaste balcon situé devant, ainsi que les ambulances où l’on transporte les blessés sur des civières.


Pourtant, le groupe des quarante élèves de la Tatenokai n’est pas en vue. Leurs chefs ont refusé d’obéir aux ordres donnés par les Jieitai de se rassembler sur le terrain d’exercice d’Ichigaya; ils n’ont pas compris que ces ordres émanaient de leur propre chef.


Peu avant midi, Morita, silhouette trapue, apparaît sur le balcon, suivi d’Ogawa. Les deux élèves, sortis par une des fenêtres du bureau de Mashita, s’avancent sur le devant du balcon, chargés de papiers et de tissus. Le balcon est vaste: une dizaine de mètres entre les fenêtres du bureau du général et le devant de la terrasse.


Les élèves – les pans de leur hachimaki flottent par-dessus leur uniforme brun-jaune – se rendent au parapet. Penchés au bord du balcon, ils déploient de longues banderoles de calicot face à la foule. Ils les attachent au parapet de manière à les faire pendre au-dessus du terrain d’exercice; sur elles sont inscrites les conditions [garantissant la sauvegarde du général Mashita].


L’une de ces conditions, c’est que le discours de Mishima sera écouté en silence. Pourtant, à ce moment, il règne un formidable vacarme. Les soldats excités s’interpellent. Motos, voitures et ambulances de la police pétaradent à qui mieux mieux sur le terrain d’exercice. De nouvelles voitures affluent sans arrêt, y compris des véhicules de presse. Les hélicoptères, en s’approchant pour filmer la scène, font le plus de bruit.


Les deux élèves de la Tatenokai lancent des tracts par-dessus le bord du balcon sur la foule massée en bas. Certains de ces tracts, emportés par la brise légère, dérivent au-dessus du terrain d’exercice. Ces tracts sont des copies du gekibun de Mishima, son dernier manifeste, un document modelé sur des déclarations faites par des officiers rebelles au cours des nombreux coups d’État avortés des années 1930 au Japon. [...] .


Sur le terrain d’exercice, les soldats ramassent des exemplaires du gekibun. Certains lisent le document. D’autres fourrent les tracts dans leurs poches. Les hommes sont perplexes. Jeunes pour la plupart, ils n’ont de la guerre aucune expérience. Depuis vingt-cinq ans, le Japon est en paix; l’alliance avec l’Amérique, pierre angulaire de la politique japonaise, n’a été contestée que par la gauche. Rien dans l’expérience de ces jeunes gens ne les prépare à un tel assaut de la droite. Beaucoup d’entre eux connaissent l’existence de la Tatenokai, mais ils n’ont aucune idée de son but. Ils ne comprennent pas non plus pourquoi Mishima – un romancier célèbre – s’est mêlé à cette entreprise. À leur perplexité s’ajoute le spectacle des blessés que l’on évacue du bâtiment. Pourquoi Mishima a-t-il attaqué et blessé leurs officiers?


À midi juste, Mishima en personne apparaît sur le balcon. À grandes enjambées, il s’avance vers le devant de la terrasse, petite silhouette dans l’uniforme brun jaunâtre de la Tatenokai. Les hommes d’en bas ne voient que sa tête, ceinte d’un hachimaki, avec au milieu du front le symbole du Soleil levant.


Il saute sur le parapet. Sa petite forme sèche et nerveuse se montre tout entière. Les boutons de son uniforme étincellent au soleil de novembre. Il porte des gants blancs où l’on distingue des taches de sang. Il bande ses forces, épaules effacées, mains aux hanches.


Mishima harangue la foule...


– Sale histoire, commence Mishima, que d’avoir à parler à des hommes des Jieitai en pareilles circonstances.


Les hélicoptères font grand tapage. Dans la foule, beaucoup sont incapables d’entendre les paroles de Mishima.


– Je croyais, continue-t-il, que les Jieitai étaient la dernière chance de Nippon, la dernière citadelle de l’âme japonaise.


Les hélicoptères couvrent ses paroles [...] La foule regarde en silence.


– La nation n’a aucun fondement spirituel. Voilà pourquoi vous n’êtes pas d’accord avec moi! Vous ne comprenez pas le Japon. Les Jieitai doivent remettre les choses en ordre...


Huées violentes. Mishima tente de poursuivre...


– Enculé! hurle d’en bas un soldat.


“Je salue l’Empereur!” crie Mishima.


Tandis qu’il crie ce salut traditionnel “Vive l’Empereur! Vive l’Empereur! Vive l’Empereur!” [...]


Mishima redescend d’un bond du parapet. Avec Morita sur ses talons, il regagne le bureau du général. Se courbant à la fenêtre base, il redescend dans la pièce, hors de vue des caméras de TV. Puis Morita disparaît, lui aussi. La fenêtre se referme.


Hara-kiri


Mishima descend les quelques marches tapissées de rouge qui mènent au bureau du général.


– Ils ne m’ont pas très bien entendu, remarque-t-il à l’intention des élèves.


Morita le suit dans la pièce. Mishima commence à déboutonner sa tunique. Il est dans une partie de la pièce, proche de la porte qui donne sur le bureau du chef d’état-major, où les hommes qui se trouvent dans le couloir ne peuvent le voir à travers la vitre brisée. On a enlevé le bâillon du général. Il regarde Mishima se dépouiller de sa tunique. Mishima est nu jusqu’à la ceinture; il ne portait pas de gilet de corps.


– Arrêtez! s’écrie le général Mashita. Cela ne sert à rien.


– Je suis forcé de le faire, répond Mishima. Vous ne devez pas suivre mon exemple. Vous ne devez point prendre la responsabilité de ceci.


– Arrêtez! ordonne Mashita.


Mishima n’en tient nul compte. Il délace ses bottines qu’il jette de côté. Morita s’avance et ramasse le sabre. Mishima retire son bracelet-montre qu’il remet à un élève. Il s’agenouille sur le tapis rouge, à environ deux mètres du siège de Mashita. Il desserre son pantalon qu’il abaisse. On voit dessous le fundoshi (pagne) blanc. Mishima se trouve presque nu. Son petit torse musclé se bombe. Morita se place derrière lui, avec le sabre.


Mishima saisit de la main droite un yoroidoshi, poignard à lame rectiligne, pointue, long d’une trentaine de centimètres. Ogawa s’avance avec un mohitsu (pinceau) et une feuille de papier. Mishima a formé le projet d’écrire un dernier message avec son propre sang.


– Non, je n’ai pas besoin de ça, dit Mishima.


De la main gauche, il se frotte un point du bas-ventre, à gauche. Puis il appuie contre ce point le couteau qu’il tient de la main droite. Morita, les yeux rivés sur la nuque de Mishima, brandit le sabre. La sueur emperle le front de l’élève. L’extrémité du sabre bouge: les mains de l’élève tremblent.


Mishima pousse un dernier salut à l’empereur: “Tenno Heika Banzai! Tenno Heika Banzai! Tenno Heika Banzai!”


– Haa... aou!


Mishima expulse tout l’air de son corps avec un dernier cri sauvage. De toutes ses forces, il s’enfonce le poignard dans le corps. À la suite du coup, son visage pâlit et sa main droite se met à trembler. Voûtant le dos, Mishima commence de s’entailler horizontalement le ventre. Tandis qu’il tire sur le couteau, son corps cherche à expulser la lame; la main qui tient le poignard tremble avec violence. De la main gauche, Mishima appuie fortement sur la droite. Le couteau reste dans la plaie, et Mishima continue à s’ouvrir le ventre. De l’entaille le sang gicle, coule vers le bas-ventre, tache d’écarlate le fundoshi.


Dans un suprême effort, Mishima, tête baissée, nuque offerte, achève de s’ouvrir le ventre. Morita se trouve prêt à frapper avec le sabre pour décapiter son chef. “Ne me laisse pas agoniser trop longtemps”, lui a recommandé Mishima.


Morita serre la poignée du sabre. Sous ses yeux, Mishima s’écroule, la face contre le tapis rouge. Morita abat le sabre. Trop tard. Bien qu’il ait frappé très fort, le sabre va se planter dans le tapis rouge, loin de Mishima. Ce dernier reçoit une entaille profonde au dos et aux épaules.


– Encore! crient les autres élèves.


Mishima gémissant gît sur le tapis, noyé dans son sang et se tordant de souffrance. Les intestins s’échappent de son ventre. Morita frappe encore un coup. Encore un coup, il vise mal. Il heurte le corps de Mishima, non la nuque. La blessure est effrayante. Morita n’a plus guère de force dans les mains. Il lève pour la troisième fois le sabre étincelant, et frappe de toute son énergie la tête et la nuque de Mishima. Le coup tranche presque la nuque. La tête de Mishima s’incline sur son corps; le sang jaillit du cou.


Furu-Koga s’avance. Il s’y connaît en kendo (escrime japonaise).


– Donne-moi le sabre! dit-il à Morita.


D’un seul coup, il sépare la tête du corps. Les élèves s’agenouillent.


– Priez pour lui, dit Mashita qui se penche de son mieux en avant pour incliner la tête. Les élèves récitent en silence une prière bouddhiste. Dans la pièce, on n’entend que les sanglots des jeunes hommes. Des larmes roulent sur leurs joues. Le cou du cadavre bouillonne d’un sang qui couvre le tapis rouge. Une puanteur suffocante emplit la pièce. Les entrailles de Mishima se sont répandues sur le tapis.


Mashita relève la tête. Les élèves n’en ont pas terminé. Morita arrache sa tunique. Un autre élève prend de la main de Mishima qui se crispe encore nerveusement dans une mare de sang, le poignard yoroidoshi avec lequel il s’est éventré. Il passe l’arme à Morita. Ce dernier s’agenouille, desserre son pantalon, et pousse un suprême salut comme a fait Mishima. [...]


Morita essaie sans y parvenir de se plonger le poignard dans le ventre. Il manque de force. Il ne se fait qu’une égratignure en travers de l’abdomen. Debout derrière lui, Furu-Koga brandit le sabre.


– Vas-y! dit Morita.

D’un seul coup de sabre, Furu-Koga tranche la tête de Morita, qui roule sur le tapis. Le sang gicle rythmiquement du coup tranché; le corps s’est écroulé en avant. Les élèves prient en sanglotant. Mashita regarde.


– C’est la fin! s’exclame-t-il.


– Ne vous inquiétez pas, fait l’un des élèves. Il nous a dit de ne pas nous tuer. Nous devons vous remettre sain et sauf. Tels étaient ses ordres.


– Assez! crie Mashita. Assez!


Les élèves délient Mashita, qui se met debout en se frottant les poignets. À une main, il a une entaille profonde. Autrement, il se tire indemne de l’échauffourée.


– Rendez les corps présentables, ordonne-t-il aux élèves.


Ils ramassent les tuniques des morts, et en recouvrent leurs torses. Ils alignent les deux cadavres sur le sol, pieds dirigés vers la porte principale du bureau. Puis ils ramassent les têtes, et les posent, le col en bas, sur le tapis ensanglanté. Les serre-tête sont restés en place. Devant les deux têtes, les élèves prient pour la troisième fois. Puis ils se relèvent, se dirigent vers l’entrée principale, démantèlent la barricade et ouvrent la porte.


Les élèves se tiennent là, regardant au-dehors. La police leur rend leurs regards. Les uniformes jaunes des jeunes gens sont légèrement tachés de sang, leurs joues mouillées de larmes. Nul ne bouge.


Un officier s’élance vers Mashita: “Vous n’êtes pas blessé, mon général?”


Le général fait signe que non. Mais il est au bord de l’évanouissement. La police ne bouge toujours pas.


– Eh bien, finit par s’écrier un inspecteur, arrêtez-les!


Les médecins de la police entrent dans la pièce. À douze heures vingt-trois, ils confirment que Mishima et Morita sont morts par hara-kiri et décapitation.


Une annonce est faite en bas à la presse. Une foule d’une cinquantaine de reporters et cameramen de télévision se trouvent rassemblés dans une petite pièce; parmi eux je suis l’unique étranger. Un officier des Jieitai se tient debout sur une petite estrade, face à l’auditoire.


– Ils sont morts, Mishima et un autre, annonce-t-il.


– Que voulez-vous dire, “morts”?


– Ils ont la tête coupée, oui, coupée; ils ont la tête coupée, coupée, je vous dis, coupée.


–––


La première réaction à l’acte de Mishima est une incrédulité totale. Depuis l’immédiat après-guerre, il n’y a eu aucun cas de hara-kiri rituel au Japon; la plupart des Japonais ont cru, si tant est qu’ils y aient pensé, que cette pratique avait disparu. Et Mishima était l’un des hommes les plus en vue du pays.


La police est fort troublée. Les officiers du quartier général de la police métropolitaine de Tokyo ne croient pas les premiers rapports. [...] La presse japonaise ne sait à quel saint se vouer, elle aussi. Un reporter du grand quotidien Mainichi Shimbun téléphone son article d’Ichigaya, juste à temps pour une édition de fin d’après-midi. [...] Il rédige le titre suivant: Mishima blessé, transporté d’urgence à l’hôpital.


Chez lui, en banlieue, Azusa Hiraoka, père de Mishima, fume tranquillement en regardant la télévision quand le petit écran évoque pour la première fois l’ “affaire Mishima”. “Yukio Mishima... a lancé une attaque contre le camp de Jieitai d’Ichigaya”.


Azusa pense: “Maintenant, il va falloir que j’aille présenter des excuses à la police et à toutes les autres personnes en cause. Quel ennui!”


À la ligne suivante, on peut lire: “Kappuku” (s’est éventré). Azusa s’inquiète du fait que la main droite de son fils risque d’avoir été blessée, elle aussi. Pour le reste, la chirurgie moderne se chargera de lui.


L’annonce suivante est: “Kaishaku” [décapité).

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